Akhénaton et le Monothéisme (I) : Une Vision Romantique
Christian Cannuyer, professeur à la faculté de théologie de l’université catholique de Lille et président de la Société belge d’études orientales, nous propose de revenir sur les interprétations que les égyptologues ont données de la nouvelle religion instaurée par Akhénaton et explique en quoi le terme de monothéisme ne lui semble pas adapté pour la définir.

Le « Monothéisme d'Akhénaton» : Une Vision « Romantique »
Dans la première moitié du XXe siècle, l'égyptologie a élaboré de la religion d'Akhénaton une reconstruction qu'on est tenté, avec le recul, de juger coupable d'un excès de « romantisme ». Selon cette vision, Akhénaton aurait balayé le polythéisme hirsute de la religion égyptienne traditionnelle et sa « contre-religion » marquerait l'avènement du premier monothéisme de l'histoire de l'humanité, le culte du Seul, de l'Unique Aton. Sigmund Freud lui-même, dans L'homme Moïse et la religion monothéiste, salua en Akhénaton le maître de Moïse, postulant une filiation spirituelle directe entre les deux « prophètes monothéistes ». La chronologie y invitait, qui avait de plus en plus tendance à situer la jeunesse égyptienne de Moïse au XIIIe siècle av. J.-C. Si Akhénaton avait précédé Moïse d'environ un siècle, Aton n'était-il pas le prototype du dieu d'Israël, Yahweh ?
Cette vision « monothéiste » de la religion d'Akhénaton se fondait essentiellement sur l'interprétation des deux « Hymnes » théologiques qu'on lit sur les parois de certaines tombes d'Amarna. On y lit qu'Aton, le Globe solaire, est Unique, Créateur de tout ce qui existe. Ainsi, dans le Grand Hymne : « Qu'elles sont nombreuses les œuvres que tu crées, Mystérieuses à nos yeux ! Ô toi ce dieu unique, dont il n'y a pas d'autre… » On notera qu'il y a une frappante similitude entre cette formule et celle d'Isaïe 44,6 « à part moi, il n'y a pas de dieu », ou celle de la première partie de la profession de foi ou shâhada musulmane, lâ ilâh illâ-llâh, « Il n'y a pas d'autre dieu sinon Allâh ». Aton, l'Unique, est un dieu vivant, ânkh, à la fois transcendant et proche de sa création, qu'il domine, qu'il inonde de son amour, à laquelle il prodigue sans cesse la vie, embrassant de sa sollicitude tous les êtres vivants et tous les peuples de la terre, dans une perspective universaliste d'une étonnante générosité :
« Ô Aton vivant qui a inauguré la vie…
Toi qui développes l'embryon dans les femmes ;
Toi qui crées la semence dans les hommes ;
Toi qui fais vivre le fils dans le sein de sa mère ;
Toi qui l'apaises pour qu'il ne pleure plus ;
Nourrice dans le sein ;
Toi qui donnes le souffle pour faire vivre chaque être que tu crées,
Lorsqu'il sort du sein pour respirer, au jour de sa naissance,
Tu ouvres sa bouche et tu pourvois à ses besoins.
Quand le poussin dans l'œuf pépie encore sous la coquille,
Tu lui donnes le souffle à l'intérieur, pour le faire vivre.
Tu lui crées la maturité pour briser l'œuf de l'intérieur,
Il sort de l'œuf pour, en pépiant, manifester qu'il est complètement formé,
Et il marche sur ses pattes sitôt qu'il en est sorti… »
« Tu mets chaque homme à sa place et tu pourvois à ses besoins,
À chacun sa provende et son temps de vie.
Leurs langues sont diverses en leurs paroles,
Et leur apparence de même ;
Leurs couleurs de peau sont variées,
Car tu as diversifié les pays et les peuples étrangers… »
À ce lyrisme s'accorde l'iconographie spécifique du dieu Aton toujours représenté à Amarna comme le Globe solaire dont les rayons se répandent sur la terre en un éventail de lumière, générateur de vie ; les petites mains qui les terminent et dont certaines présentent le signe de la vie, ânkh, devant les narines du roi ou de la reine symbolisent le don de la vie offert souverainement par le dieu.
Le caractère révolutionnaire de la religion d'Akhénaton se concrétise par la lutte contre la foule des autres dieux, dont le roi fit marteler les images et les noms. Cet anti-polythéisme intolérant annoncerait l'exclusivisme monolâtrique de la Bible, l'intransigeance du Dieu d'Israël envers les Baals cananéens. La révolution religieuse d'Akhénaton a donc été longtemps perçue par les égyptologues et est encore comprise aujourd'hui par le grand public comme l'instauration d'« un premier monothéisme universel » – ce sont les termes mêmes employés par mon Petit Larousse des noms propres à l'entrée Aménophis IV – dont on admettait et dont on admet encore, avec plus ou moins d'assurance, qu'il avait eu sa part dans le développement de la pensée de Moïse et du monothéisme israélite.
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