Akhénaton et le Monothéisme (III) : La Démythologisation Monothéiste
La « révolution » d'Akhénaton vient brusquer cette évolution, ou plutôt la dévier, en démythologisant radicalement la vision égyptienne du monde et en identifiant le dieu suprême et « Unique » au seul Globe solaire Aton, en fait à la Lumière elle-même considérée, dans une optique rationalisante, comme le principe explicatif exclusif, nécessaire et suffisant de toute la réalité.
Dans son superbe isolement, la cité d'Akhetaton devient la manifestation ou akhet de l'unicité du Globe. Aton, la Lumière, est la vie même, le pur phénomène de l'existence. Quand la lumière n'inonde plus sa création, l'existence de celle-ci s'éteint, elle est pour ainsi dire mise entre parenthèses.
La Démythologisation « Monothéiste » d'Akhénaton » : Une Pure Phénoménologie de l'Existence
Dans la théologie solaire antérieure, le coucher du soleil à l'Occident n'interrompait pas sa course : de nuit, il prodiguait ses dons aux défunts immortels, dans la Douat, et tel un bon berger, il continue à veiller sur les vivants assoupis. En revanche, lorsqu'Aton se couche l'existence s'éclipse. La vie s'arrête. C'est l'expérience de la mort. Les textes sont formels : « Ils [les hommes] ne vivent que lorsque tu brilles pour eux » (Petit Hymne) ; « Voir tes rayons, c'est être » ; « Te lèves-tu qu'ils vivent, te couches-tu qu'ils meurent. Tu es l'existence par toi-même, c'est de toi que l'on vit » (Grand Hymne) ; « Quand on te voit on dit vivre, de ne pas te voir on meurt » (tombe de Panéhésy).
En fait, c'est la réalité de l'invisible, de l'existence non-immédiate qui est tue, sinon niée. Le parcours du soleil n'est plus considéré que dans sa course diurne, selon une trajectoire désormais non cyclique, qui semble interrompue durant la nuit. Dans la religion de l'Aton, il n'y a d'autre réalité que celle éclairée par la lumière. Rien de ce qui n'est pas visible n'est. Le seul dieu est Aton, la lumière éclairante qui crée l'existence. La divinité est pur phénomène, elle n'est pas une essence cachée. C'est pourquoi le Grand Hymne à Aton évoque une création continue, toujours actuelle : Aton crée chaque jour, il ne crée que dans le jour. La nuit est une éclipse du créé. Point d'au-delà, dès lors, en dehors de l'ici-bas illuminé par Aton. C'est la fin d'Osiris et de son au-delà, absents des tombes à Amarna.
Malgré la persistance de la plupart des auteurs à vouloir parler de « monothéisme » lorsqu'il est question de la religion d'Akhénaton, on peut douter du bien-fondé de cette appellation. Le terme « monothéisme » est un héritage de la tradition judéo-chrétienne extrêmement marqué par celle-ci. Le concept implique l'idée d'un Dieu unique et transcendant, entretenant avec les hommes un lien d'amour et personnel. Pour les Juifs, c'est le Dieu de l'Alliance, d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qui parle à Moïse, aux prophètes et par eux ; pour les chrétiens, c'est Notre Père, Dieu parmi nous, Emmanuel, le Logos ou Parole, incarné en la personne de Jésus-Christ, l'Esprit Saint qui vivifie ; pour les musulmans, c'est Allah, qui parle « en langue arabe claire » dans le Coran et qui aime l'humanité d'un amour « matriciel » – ar-Rahmân. La dimension « personnelle » de Dieu est indissociable de l'idée monothéiste.
Or, si Aton est Unique, c'est aussi un « monstre froid ». Certes, il ne cesse de créer et de prodiguer ses bienfaits, mais un peu à la manière d'un automate ou d'un « distributeur automatique ». On a souvent relevé qu'Aton est un dieu muet. Il ne parle jamais. Il crée sans mot dire ; en aucun cas il n'est un « Je », une personne. On n'insiste pas assez, à mon sens, sur cette singularité, sans doute sans équivalent dans toute l'histoire des religions : Aton est un « dieu » qui semble démuni de la plus fondamentale des capacités de la personne, le don de l'expression, partant de la pensée. N'est-ce pas là le motif principal du rejet de la religion d'Aton par les Égyptiens ? Aton ne pouvait pas être aimé. En Amon, au contraire, les Égyptiens avaient un dieu aimant et aimable, un dieu vers qui se tourner.
Une Préfiguration de la Pensée Présocratique
Au fond, Aton n'était pas un dieu, mais simplement le Soleil considéré comme le tout du tout, le principe, la source de l'Univers. Si la religion « amarnienne » ne préfigure en rien le monothéisme biblique, elle ressemble fort, à des siècles de distance, à la pensée des présocratiques, qui étaient à la recherche de l'élément cardinal du cosmos, de l'archè pouvant rendre compte de l'existence de ce dernier dans son intégralité. Aton, par ailleurs, n'est en rien transcendant ; il fait partie du monde matériel, dont il est la source, car il n'est autre que la Lumière, ou plutôt le Globe et la Lumière qui en émane. Ce thème de la Lumière immanente, source première et continue de l'existence, consonne étrangement avec certaines philosophies modernes ou avec des données de la cosmologie scientifique actuelle ; il n'en demeure pas moins qu'il est difficile d'encore considérer Aton comme un dieu, a fortiori comme « Dieu ». Il me semble donc inapproprié de parler de « monothéisme » à propos de la pensée d'Akhénaton ; ne représenterait-elle pas en fait la formulation du premier a-théisme, une philosophie purement natulle, une sorte de « matérialisme transcendantal » au sens kantien du terme ?
Il y a, on le voit, un abîme entre le dieu de Moïse, ou plutôt de l'Ancien Testament, et celui d'Akhénaton, et il faut résolument écarter l'idée d'une quelconque filiation entre le pseudomonothéisme amarnien et le monothéisme biblique. Le développement tardif de celui-ci, qu'on ne peut raisonnablement plus faire remonter au-delà de l'époque des prophètes, d'Osée surtout (vers 750 av. J.-C.), et qui n'a sans doute atteint son expression radicale qu'après l'exil à Babylone, avec le Deutéro-Isaïe et le courant deutéronomiste (VIe siècle av. J.-C.) – c'est-à-dire à une époque où Akhénaton et Aton ont été complètement effacés des mémoires – est d'ailleurs un argument dirimant contre l'hypothèse popularisée par Freud. En revanche, il y a peut-être des liens entre la naissance de l'idée monothéiste et ce qu'était devenue la religion d'Amon au Ier millénaire, mais ça, c'est une autre histoire…
Source : Akhenaton Précurseur du Monotheisme
Accueil
