Igor Brevnjovski : Chronique d'un homme en exil

La Deuxième Guerre Punique (IV) : Le Lac de Trasimène (217)

La bataille du lac de Trasimène au printemps 217, opposant Romains et Carthaginois, est à la fois une manifestation du génie manœuvrier d’Hannibal mettant à bien son projet d’invasion de l’Italie, mais aussi un symbole de la volonté des Romains de lutter malgré tout contre l’envahisseur.

Hannibal possède un réseau de renseignement très efficace (les Romains découvriront dans leur ville des espions qui s’y cachaient depuis des années). Il prend connaissance avec soin de la topographie aux abords du lac afin d'en tirer profit. On sait aussi qu’il usa d’une ruse étonnante pour conforter Flaminius dans ses suppositions que les troupes carthaginoises se trouvaient bien plus loin qu’en réalité. À cette fin, il fit allumer à la veille de la bataille des feux sur les collines voisines. L’issue de la bataille était liée à un grand nombre de facteurs (le temps, Flaminius, ses alliés); si un seul d’entre eux avait fait défaut, Hannibal se serait retrouvé pris à son propre piège. Loin de l'impulsivité, ses grands desseins sont préparés longuement par des méditations solitaires et tout est pesé avec prudence.


La stratégie de l’embuscade

Selon Polybe, « On lui dit [à l'égard de Flaminius] que c'était un homme doué d'un grand talent pour s'insinuer dans l'esprit de la populace, mais qui, sans en avoir aucun ni pour le gouvernement ni pour la guerre, se croyait très habile dans l'un et dans l'autre. De là Hannibal conclut que s'il pouvait passer au-delà du camp de ce consul, et porter le ravage dans la campagne sous ses yeux, celui-ci, soit de peur d'encourir les railleries du soldat, soit par chagrin de voir le pays ravagé, ne manquerait pas de sortir de ses retranchements, d'accourir contre lui, de le suivre partout où il le conduirait, et de se hâter de battre l'ennemi par lui-même, avant que son collègue pût partager avec lui la gloire de l'entreprise, tous mouvements dont il voulait tirer avantage pour attaquer le consul. »

« Hannibal prenant adroitement Flaminius par son faible, l'attira dans ses filets. à peine eut-il levé son camp d'autour de Fiésoles et passé un peu au-delà du camp des Romains, qu'il se mit à dévaster tout. Le consul irrité, hors de lui-même, prit cette conduite du Carthaginois pour une insulte et un outrage. Quand il vit ensuite la campagne ravagée et la fumée annonçant de tous côtés la ruine entière de la contrée, ce triste spectacle le toucha jusqu'à lui faire répandre des larmes. Alors ce fut en vain que son conseil de guerre lui dit qu'il ne devait pas se presser de marcher sur les ennemis, qu'il n'était pas à propos d'en venir si tôt aux mains avec eux, qu'une cavalerie si nombreuse méritait toute son attention, qu'il ferait mieux d'attendre l'autre consul et d'attendre jusqu'à ce que les deux armées pussent combattre ensemble. Non seulement il n'eut aucun égard à ces remontrances, mais il ne pouvait même supporter ceux qui les lui faisaient... Et sur-le-champ il se met en marche, sans attendre l'occasion favorable, sans connaître les lieux, emporté par un violent désir d'attaquer au plus tôt l'ennemi, comme si la victoire eût été déjà certaine et acquise. Il avait même inspiré une si grande confiance à la multitude, qu'il avait moins de soldats que de gens qui le suivaient dans l'espérance du butin, et qui portaient des chaînes, des liens et autres appareils semblables. »

L'embuscade du Lac de Trasimène

L'embuscade du Lac de Trasimène (217)

La plaine bordant le lac forme une véritable souricière. L’étroit défilé au sol plat forme un vallon entre Borghetto et Passigano. Il est enserré entre, au sud, le lac, et au nord, des collines naturellement fortifiées et difficilement accessibles.

Hannibal voyait en ce lieu un piège idéal : une fois les Romains entrés dans le défilé, ils étaient pris au piège. Les Carthaginois passèrent tranquillement la nuit sur leurs positions : Hannibal et ses fantassins libyens et espagnols campèrent sur la pente abrupte. Son infanterie légère se mit à couvert derrières les versants, et la cavalerie numide ainsi que les Gaulois se cachèrent près de l’endroit où débouchait la route dans la vallée et prirent place au petit matin. Quasiment imprévisibles, l’obscurité et le brouillard ont joué un rôle non négligeable dans cette entreprise. Lorsque Flaminius décide de la traversée du défilé au petit matin, il y avait beaucoup de brouillard, ce qui rendait le déplacement des Romains difficiles. Cependant ce qui handicape les Romains ne gêne aucunement les Carthaginois puisqu'ils sont postés en hauteur sur les collines où le brouillard ne sévit pas. Par ailleurs, cette position donne aux unités Carthaginoises une vision plus large, et leur permet de se coordonner en créant un mouvement organisé contre les troupes romaines.


Le déroulement de l'embuscade

Quand Flaminius engage ses troupes dans l’étroit couloir le long de la rive, il ne se doute vraiment pas qu’il est observé par Hannibal et les Carthaginois, qui attendent le bon moment pour refermer le piège.

  1. Les Carthaginois sont organisés selon un plan bien précis, en quatre corps, de l’ouest vers l’est, d’abord les cavaliers, puis les Gaulois, puis les Baléares et Carthaginois, enfin les Ibères et les Africains. Ainsi tous les côtés du lieu étaient couverts de « milles endroits à la fois ». Et quand enfin les troupes de Flaminius comprirent qu’elles étaient prises dans une embuscade il était déjà trop tard pour elles ; elles ne purent se déployer et se mettre en ordre de bataille. L’avant-garde composée de 6000 hommes environ fut vite séparée du gros de la troupe. Les hommes de celle-ci, comprenant ce qui se passait, s'éloignèrent précipitamment du champ de bataille et « se retirèrent sur un village d‘Étrurie ».

  2. De ce fait, Hannibal, qui avait eu la volonté de séparer les Romains par petits groupes, put les affaiblir pour mieux les neutraliser. Ils ne résistèrent que peu de temps surtout par le fait de la surprise. Cette « mort à l’improviste » créa une panique générale, et tant la « situation était confuse » qu'oubliant les principes qui régissaient leur armée (« ne pas fuir, ne pas abandonner son poste ») les Romains se lancèrent dans un sauve-qui-peut général, « perdant tout sang-froid et toute raison ». Ceux qui ne se sont pas fait massacrer dans les premiers instants de l’affrontement, portèrent leurs espoirs sur la fuite, dont cependant les options étaient très limitées : certains préférèrent se jeter dans le lac, d’autres se rendirent présumant voir ainsi leurs vies épargnées, d’autres enfin choisirent de pénétrer dans le vallon et de traverser les lignes ennemies.

Il n'était plus question alors d’armée romaine tant le désordre règnait, chacun ne pensant plus qu’à sa propre vie, pas même à celle de ses camarades (« ne pouvaient porter secours aux leurs ») et pas plus à Rome qu’il fallait protéger. La violence des combats, qui durèrent près de trois heures, fut telle que les Romains « furent taillés en pièces », « sans pouvoir se défendre », « se noyèrent »

« Dans cette confusion, Flaminius abattu, désespéré, fut environné par quelques Gaulois qui le firent expirer sous leurs coups. Près de quinze mille Romains perdirent la vie dans ce vallon, pour n'avoir pu ni agir ni se retirer. Car c'est chez eux une loi inviolable de ne fuir jamais, et de ne jamais quitter son rang. Il n'y en eut pas dont le sort soit plus déplorable que ceux qui furent surpris dans le défilé. Poussés dans le lac, les uns voulant se sauver à la nage avec leurs armes furent suffoqués, les autres, en plus grand nombre, avancèrent dans l'eau jusqu'au cou, mais quand la cavalerie y fut entrée, voyant leur perte inévitable, ils levaient les mains au-dessus du lac, demandaient qu'on leur sauvât la vie, et faisaient pour l'obtenir les prières les plus humbles et les plus touchantes, mais en vain. Les uns furent égorgés par les ennemis, et les autres s'exhortant mutuellement à ne pas survivre à une aussi honteuse défaite, se donnaient la mort à eux-mêmes. »

Posté par Silverside le 24.04.08 à 00:22 - Commentaires (0) - Les Guerres Puniques

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