Les Nombres : Le Séjour au Désert
L'image que les Nombres donnent du séjour au désert est des plus négatives, presque désespérante. Il n'y aura qu'Ezéchiel à donner un tableau encore plus sombre (Ez 20). C'est la traduction narrative de ce qu'exprimaient les institutions : ce peuple est irrémédiablement pécheur. Finalement c'est le récit lui-même qui sortira de l'impasse où le menait la suite des conflits : en Nb 21, le peuple réussit enfin quelques conquêtes qui le mettent à pied d'oeuvre pour l'occupation de Canaan. Il reprend ainsi l'initiative dans la marche de l'histoire.
La Signification de la Marche
La description du départ du Sinaï (10,11-28) et les rappels de l'objectif visé (le pays promis aux ancêtres, le pays de Canaan) feraient attendre une marche rapide et conquérante. C'est seulement en 21,31-35 qu'elle prend ce caractère quand Israël conquiert les royaumes amorites à l'est du Jourdain.
Au centre du livre, on a plutôt la description d'une errance à travers le désert ; on ne mentionne plus le but que pour le dire inaccessible et on ne voit plus pourquoi il faut encore marcher. C'est ce qui s'exprime dans l'avant-dernière crise : « le peuple perdit courage en chemin. Le peuple se mit à critiquer Dieu et Moïse : '' Pourquoi nous avez-vous fait monter d'Egypte ? Pour que nous mourions dans le désert ! Car il n'y a ici ni pain ni eau et nous sommes dégoûtés de ce pain de misère ! '' » (21,4-5). Or c'est justement de mourir dans le désert qu'il s'agit. L'errance dans le désert est une punition : « Vos cadavres tomberont dans ce désert. Vos fils seront bergers dans le désert pendant quarante ans ; ils porteront la peine de vos infidélités jusqu'à ce que vos cadavres soient tous étendus dans ce désert. Comme votre exploration du pays a duré quarante jours, ainsi, à raison d'une année par jour, vous porterez pendant quarante ans la peine de vos fautes » (14,32-34).
Le petit nombre d'étapes mentionnées pour meubler les quarante ans annoncés à Qadesh fait supposer de longs séjours dans certaines d'entre elles. Le mot employé pour le désert (midbar), ne désigne pas un lieu totalement aride ; c'est plutôt une steppe où les moutons peuvent pâturer à certaines saisons. Ce qui explique la sentence de 14,33 qui se traduit littéralement : « Vos fils seront bergers dans le désert pendant quarante ans ». Pour la deuxième génération les quarante ans seront en quelque sorte un stage de vie semi-nomade à l'exemple de leurs ancêtres.
L'apport de ces quarante années, c'est que les effectifs ont été renouvelés, ce que vérifie le second recensement : « Parmi eux, il ne restait plus un seul homme de ceux qu'avaient recensés Moïse et le prêtre Aaron, lorsqu'ils firent le recensement des fils d'Israël dans le désert du Sinaï. » (36,64). C'est donc un peuple neuf, né et éduqué dans le désert qui va entrer en Canaan. Est-ce pour autant un peuple au coeur nouveau ? Les mises en garde qui lui seront adressées ne permettent pas de le penser. Un autre acquis de cette dure période c'est la confirmation des structures et des institutions du peuple. Mais c'est au cours des séjours aux diverses haltes que cela s'est réalisé.
De la marche comme telle, la leçon qui se dégage c'est qu'Israël est un peuple en marche. Comme ses ancêtres, il dit savoir marcher, quitter le pays des sécurités. Certes, on lui promet un pays où il s'installera et les derniers chapîtres du livre légifèrent pour cette installation. Mais ce don n'est pas inconditionnel : « Vous chasserez devant vous tous les habitants du pays, ... Mais si vous ne chassez pas devant vous les habitants du pays, ceux d'entre vous que vous aurez laissés seront comme des piquants dans vos yeux et des épines dans vos flancs. Ils vous harcèleront dans le pays même où vous habiterez, et ce que j'avais pensé leur faire, c'est à vous que je le ferai. » (33,52-56), c'est-à-dire vous chasser du pays.
Le Recensement
Si on regarde les nombres données dans ces listes, on est frappé par la grandeur et on ne peut éviter de se poser quelques questions. Si Israël avait compté 600.000 soldats (Ex 12,37), il n'y aurait pas eu besoin d'aucune intervention divine pour lui permettre de sortri d'Egypte et de conquérir Canaan ; les chars du Pharaon auraient eu à combattre à trois contre mille ! Et la vie d'une population de deux ou trois millions de personnes dans la péninsule du Sinaï pendant 40 ans défie l'imagination !
On pourrait d'abord chercher pour le mot 'elef' un autre sens que ''millier''. Certes c'est bien la signification la plus usuelle de ce mot et c'est bien celle que suppose le rédacteur en additionnant les effectifs. Mais dans plusieurs textes ce mot signifie « la troupe », la milice levée par un clan ou une cité (Nb 1,16 ; Jg 6,15). Dans cette hypothèse, l'effectif de Ruben, 46.500 serait à lire : 46 contingents, totalisant 500 hommes. On aurait alors pour le total d'Israël un effectif de 5.550 hommes (ou 5.730), ordre de grandeur tout à fait acceptable. Ce qui donnerait un tableau différent des rapports entre les tribus, mais qui poserait les mêmes problèmes que l'interprétation littérale. Et la question de l'origine et de la date de ces statistiques reste entière.
On sait combien les Israélites affectionnent le jeux de mots fondés sur la valeur numérique des lettres de l'alphabet hébreu. Si on prend par exemple le mot benê-Israel (fils d'Israël), la somme des valeurs des consonnes donne : 2 + 50 + 10 + 10 + 300 + 200 + 1 + 30 = 603. C'est le chiffre des milles du premier total. On pourrait deviner le même procédé à la base d'autres nombres de la liste.
On peut enfin supposer que le rédacteur a utilisé des tableaux de nombres établis par les mathématiciens et astronomes babyloniens ou autres. On peut en effet relever quelques faits arithmétiques remarquables dans les deux listes. Par exemple, la fréquence des chiffres 4 et 5 et l'absence du chiffre 8, ou la présence de quelques nombres triangulaires, auxquels les Anciens attachaient beaucoup d'importance. Egalement le fait que les effectifs des trois derniers corps d'armée du ch.2 sont de la forme 9n+1. Que conclure, si ce n'est que le rédacteur a utilisé la plus pure des sciences humaines pour mieux illustrer la grandeur et l'unité du peuple.
Les Récits
On peut relever en Exode et Nombres une quinzaine de récits de longueur variable où le peuple s'en prend à Moïse. Ils commencent par une formule du genre : « Le peuple protesta contre Moïse » ou « Le peuple chercha querelle à Moïse ». Le motif est habituellement un manque, un danger, un malheur provenant plus ou moins directement de la sortie d'Egypte, le pays des sécurités. On peut classer ce conflits en trois types, qui peuvent d'ailleurs se combiner.
1) Type A. Le conflit est désamorcé par une intervention du Seigneur qui règle le problème. Le procès intenté à Moïse finit sur un non-lieu.
- Ex 5,20-6,1 : les contremaîtres accusent Moïse et aaron. La solution du problème est seulement annoncée.
- Ex 14,11-31 : le peuple accuse Moïse. Dieu fait traverser la mer.
- Ex 15,23-25 : le peuple accuse Moïse. Le Seigneur indique un moyen d'avoir de l'eau potable.
- Ex 16,2-15 : le peuple accuse Moïse et Aaron, et donc aussi le Seigneur, qui envoie la manne et les cailles.
- Ex 17,2-7 : le peuple accuse Moïse. Dieu indique où trouver de l'eau.
- Ex 17,2-7 : le peuple accuse Moïse et donc aussi le Seigneur, qui envoie des cailles mais punit aussi les mécontents.
2) Type B. L'accusation rejaillit sur le Seigneur, qui répond par une punition immédiate des mécontents. Moïse est mis hors de cause, mais il intervient pour faire cesser la punition.
- Nb 11,1-3 : ici Moïse n'est pas directement accusé.
- Nb 21,4-9 : le peuple critique Moïse et Dieu. Moïse intervient pour obtenir un remède contre les serpents : le serpent d'airain.
3) Type C. Le conflit est tranché par une sentence du Seigneur qui donne raison à l'un et tort à l'autre. Il s'ensuit une punition que souvent Moïse essaie d'arrêter par son intercession.
- Nb 12,1-15 : Miryam et Aaron critiquent Moïse ; Myriam est frappée de lèpre malgré la prière de Moïse.
- Nb 13-14 : Il y a un triple conflit : le peuple contre Moïse et Aaron, les éclaireurs contre Caleb et Josué, le peuple et les éclaireurs contre Caleb.
- Nb 16 : Il y a deux ou trois conflit mêlés dans le récit : Datan et Abiram contre Moïse, Qorah et sa bande contre Aaron et Moïse.
- Nb 17,6-14 : le peuple accuse Moïse et Aaron. Intercession liturgique accomplie par Aaron sur l'ordre de Moïse.
- Nb 20,1-13 : le peuple accuse Moïse et Aaron. Cette fois c'est Moïse qui est condamné ainsi qu'Aaron.
Source : « Cahiers Évangile » - Le Livre des Nombres (Editions du Cerf)
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