Les Ecrits Deutéronomistes
L'exégète allemand Martin Noth formule la thèse selon laquelle la tradition historique de l'Ancien Testament nous est parvenue dans de grands ouvrages de « compilation », le plus remarquable d'entre eux étant l'histoire deutéronomiste (de Josué à Rois), en dépendance théologique du livre du Deutéronome. Son unité de ton et de forme montre qu'il s'agit de l'oeuvre d'un seul « auteur », un judéen non déporté écrivant en Samarie vers 550.
M. Noth manifeste au mieux l'originalité de son approche en s'attachant à la fonction des additions deutéronomistes dans l'ensemble, notamment la place des discours qui, mis dans la bouche des héros principaux, ponctuent cette histoire et lui donnent son cadre théologique selon une large périodisation : le temps des Pères (Deutéronome), le temps de la Conquête (Josué), la période des Juges (Juges + 1 S 1-12), l'époque royale (1 S 13, 2 R 25)
Mais d'autres éléments donne à cette histoire cette cohérence, comme des considérations historiques formulées par le narrateur lui-même (liste des conquêtes en Jos 12 ; introduction de Jg 2,6-3,6 ou récapitulation de 2 R 17, 7-23) qui contribuent à renforcer la trame narrative de l'oeuvre.
Pour autant, l'auteur a puisé à des sources, notamment le Annales des rois de Juda et d'Israël, le « livre du Juste » (Jos 10,13 ; 2 S 1,18), ainsi que dans diverses traditions de sanctuaires (Sichem, Silo, Béthel, Jérusalem) et sources prophétiques des IX-VIIIème siècle (cycles d'Elie et d'Elisée). Au terme, cette oeuvre, loin d'être une compilation, tend à expliquer la fin tragique du peuple d'Israël par sa révolte contre YHWH et l'apostasie de ses rois.
Cette thèse a subi de nombreuses transformations qui tendent à l'affiner : Frank Cross distingue une double rédaction deutéronomique :
Une première rédaction pré-exilique s'inscrit dans le cadre de la réforme de Josias en 622 av. J.C. Le texte clé en est 2 R 22-23, les réformes centralisatrices du culte entreprises par ce roi après la lecture du « livre de la Loi » retouvé dans le temple. On oppose le « péché de Jéroboam » (1R 13,34) à la double élection de « mon serviteur David » (2 S 7) et de « Jérusalem que j'ai choisie » (1 R 11,32). Toute l'histoire est ainsi relue à la lumière du « sanctuaire » (Jérusalem) pour le « dieu unique » (YHWH).
Une seconde rédaction voit le jour durant l'exil. La chute dramatique de Jérusalem et de la dynastie davidique a conduit à réviser cette première rédaction, sans doute aux environs de 550, transformant ainsi « l'écrit de propagande en un faire part de deuil ». L'impie Manassé (2 R 21, 2-15) est perçu comme responsable d'un tel désastre, et l'appel à la conversion d'Israël devient l'objet de cette rédaction.
Même s'il semble certain aujourd'hui que leur mise en forme écrite n'est pas antérieure à la fin de l'époque royale – puisqu'ils épousent en grande partie le style et la phraséologie des récits de propragande guerrière des Assyriens (VIIè siècle), on peut proposer comme hypothétique étapes rédaction du livre de Josué, ce schéma d'analyse littéraire inspiré des travaux de Jacques Briend :
A l'origine, d'anciennes traditions (Jos 3-8), le plus souvent liées à un lieu – le territoire de Benjamin -, où à un sanctuaire – Guilgal -, ont été recueillies vers 900 av J.C. à Jérusalem en un récit très court.
Relu et complété par l'ajout d'un encadrement narratif attentif à la présence d'éléments hétérogènes en Israël (Jos 2 et 9), ce nouveau récit prend la forme d'un « récit de conquête », composé très probablement à Jérusalem sous le règne d'Ezéchias (VIIè siècle), peu après la chute de Samarie (722 av J.C.). C'est à ce stade que la figure de Josué apparaît comme « chef de guerre », selon un modèle royal, et que l'ensemble s'inspire des récits de propagande assyrienne.
Du temps du roi Josias (640-609 av J.C.), le recueil est encore enrichi, suivant les ambitions territoriales du monarque (ajout de Jos 10 ; 11,1-11 ; 12,7-24). L'expression « peuple de guerre » caractérise cette rédaction. Au récit de conquête s'ajoutent désormais quelques documents administratifs (le cadastre de Jos 13), et la conclusion est à chercher en Jos 21,43-45.
1) Une première rédaction deutéronomiste (exil, Viè siècle) réinterprète R3, en relisant l'histoire à partir d'une forte thématisation théologique : seule la fidélité d'Israël à la Loi lui permettra de se maintenir dans sa terre. De « conquête » le récit se transforme en « guerre sacrale » menée contre l'idolâtrie (d'où l'application de l'anathème). Le discours de Jos 23 en forme la conclusion.
2) Une seconde rédaction deutéronomiste (restauration judéenne Vè siècle) infléchit un peu le discours, notamment en ce qui concerne l'anathème.
Enfin, ultime étape, quelques retouches sacerdotales (Ivè-IIIè siècle) – repérables par un vocabulaire très particulier – accentuent la tournure liturgique de certains récits et adaptent l'ensemble à un nouveau schéma social, plus communautaire. On doit notamment à cette rédaction l'ajout de Jos 20-22 et, sans doute, l'écriture anthologique du midrash de Jos 24.
Source : « Cahiers Évangile » - Le Livre de Josué (Editions du Cerf)
Josué (I) : L'Entrée dans le Pays (Js 1-5)
Les renvois au livre de l'Exode sont nombreux. Ils signifient une continuité et une rupture. Il y a continuité entre Moïse et Josué, mais Josué annonce déjà les rois David et Josias dont il se rapproche.
1. Il arriva qu'après la mort de Moïse, le serviteur du SEIGNEUR, le SEIGNEUR dit à l'auxiliaire de Moïse, Josué, fils de Noun : 2. « Moïse, mon serviteur, est mort ; maintenant, donc, lève-toi, passe le Jourdain que voici, toi et tout ce peuple, vers le pays que je leur donne - aux fils d'Israël. 3. Tout lieu que foulera la plante de vos pieds, je vous l'ai donné comme je l'ai promis à Moïse ; 4. depuis le désert et le Liban que voici jusqu'au grand fleuve, l'Euphrate, tout le pays des Hittites, et jusqu'à la Grande Mer, au soleil couchant, tel sera votre territoire. 5. Personne ne pourra tenir devant toi tous les jours de ta vie. Comme j'étais avec Moïse, je serai avec toi ; je ne te délaisserai pas, je ne t'abandonnerai pas. 6. Sois fort et courageux, car c'est toi qui donneras comme patrimoine à ce peuple le pays que j'ai juré à leurs pères de leur donner. 7. Oui, sois fort et très courageux ; veille à agir selon toute la Loi que t'a prescrite Moïse, mon serviteur. Ne t'en écarte ni à droite ni à gauche afin de réussir partout où tu iras. 8. Ce livre de la Loi ne s'éloignera pas de ta bouche ; tu le murmureras jour et nuit afin de veiller à agir selon tout ce qui s'y trouve écrit, car alors tu rendras tes voies prospères, alors tu réussiras. 9. Ne te l'ai-je pas prescrit : sois fort et courageux ? Ne tremble pas, ne te laisse pas abattre, car le SEIGNEUR, ton Dieu, sera avec toi partout où tu iras. »
10. Alors Josué donna cet ordre aux scribes du peuple : 11. « Passez dans le camp et donnez cet ordre au peuple : '' Préparez des provisions, car d'ici trois jours vous passerez le Jourdain que voici pour entrer en possession du pays dont le SEIGNEUR votre Dieu, vous donne la possession. '' » 12. Puis aux Rubénites, aux Gadites et à la demi-tribu de Manassé, Josué parla ainsi : 13. « Souvenez-vous de l'ordre que vous a donné Moïse, le serviteur du SEIGNEUR : le SEIGNEUR, votre Dieu, vous accorde le repos ; il vous a donné ce pays. 14. Vos femmes, vos jeunes enfants et vos troupeaux resteront dans le pays que vous donne Moïse au-delà du Jourdain. Mais vous, tous les vaillants guerriers, en ordre de bataille, vous passerez devant vos frères et vous les aiderez, 15. jusqu'à ce que le SEIGNEUR accorde le repos à vos frères comme à vous et qu'ils possèdent, eux aussi, le pays que leur donne le SEIGNEUR, votre Dieu. Puis vous retournerez au pays qui est votre possession et vous possèderez ce pays que Moïse, le serviteur du SEIGNEUR, vous a donné au-delà du Jourdain, au soleil levant. » 16. Ils répondirent à Josué : « Tout ce que tu nous as prescrit, nous le ferons, et partout où tu nous enverras, nous irons. 17. Comme nous avons écouté Moïse en toute chose, ainsi nous t'écouterons. Oui, le SEIGNEUR, ton Dieu, sera avec toi comme il était avec Moïse. 18. Quiconque se révoltera contre tes ordres et n'écoutera pas tes paroles en tout ce que tu nous auras commandé sera mis à mort... Oui, sois fort et courageux ! »
A y regarder près, il s'agit à proprement parler d'une véritable intronisation royale de Josué, et les parallèles sont nombreux entre Jos 1,1-9 et 1 R 2,2-4 dans lequel David lègue sa charge à son fils Salomon, de sorte qu'on peut établir une correspondance entre la succession Moïse/Josué et David/Salomon.
Mais, plus encore, s'impose une référence directe à Josias, comme le montre l'exhortation du v.8 : « Ce livre de la Loi ne s'éloignera pas de ta bouche ; tu le murmureras jour et nuit afin de veiller à agir selon tout ce qui s'y trouve écrit, car alors tu rendras tes voies prospères, alors tu réussiras. » N'est-ce pas précisément la manière dont Josias agira après la découverte dans le Temple du livre de la Loi, d'autant qu'on peut rapprocher encore Jos 1,7 et 2 R 22,2.
En cela, Josué accomplit parfaitement la figure royale (Dt 17,18-19), et le trait se trouve renforcé dans l'obédience des tribus à sa personne (v. 16-18).
Il convient de replacer l'entrée dans la terre de Canaan dans la grande construction théologico-narrative inauguré en Ex 3 :
Dès lors la traversée du Jourdain prend tout son sens : comme « récit du commencement », thématique renvoyant à l'acte de création (Gn 1) quand Dieu sépare (badal) les eaux (mayîm) pour faire surgir la terre ferme (bashah).
Jos 3-4 rapporte moins alors un événement « historique » que la conscience qu'Israël a eu de son propre commencement, ce qu'on ne saurait réduire à une seule réalité factuelle. En écrivant ainsi sont histoire, Israël médite sur le sens de l'élection au seuil de la terre promise, de la même manière que le récit évangélique s'inaugure par le baptême de Jésus dans les eaux du Jourdain, au seuil du Royaume annoncé (Mc 1,1-15).
1. Josué se leva de bon matin ; ils partirent de Shittim, lui et tous les fils d'Israël, et arrivèrent au Jourdain ; là, ils passèrent la nuit avant de traverser. 2. Or, au bout de trois jours, les scribes passèrent à travers le camp 3. et ils donnèrent cet ordre au peuple : « Lorsque vous verrez l'arche de l'alliance du SEIGNEUR, votre Dieu, et les prêtres lévites qui la portent, alors vous quitterez le lieu où vous êtes et vous la suivrez - 4. - toutefois qu'il y ait entre vous et elle une distance d'environ deux mille coudées, ne l'approchez pas -, ainsi vou saurez quel chemin vous devez suivre, car vous n'êtes jamais passés par ce chemin auparavant. »
5. Puis Josué dit au peuple : « Sanctifiez-vous, car demain le SEIGNEUR fera des merveilles au milieu de vous. » 6. Josué dit aux prêtres : « Portez l'arche de l'alliance et passez devant le peuple. » Ils portèrent l'arche de l'alliance et marchèrent devant le peuple.
7. Le SEIGNEUR dit à Josué : « Aujourd'hui, je vais commencer à te grandir aux yeux de tout Israël pour qu'on sache que je serai avec toi comme j'étais avec Moïse. 8. Et toi, tu donneras cet ordre aux prêtres qui portent l'arche de l'alliance : '' Lorsque vous arriverez au bord des eaux du Jourdain, vous vous arrêterez dans le Jourdain. '' » 9. Josué dit aux fils d'Israël : « Avancez ici et écoutez les paroles du SEIGNEUR, votre Dieu. » 10. Puis Josué dit : « A ceci vous saurez que le Dieu vivant est au milieu de vous, et qu'il dépossédera vraiment devant vous le Cananéen, le Hittite, le Hivvite, le Perizzite, le Guirgashite, l'Amorite et le Jébusite : 11. voici que l'arche de l'alliance du Seigneur de toute la terre va passer devant vous dans le Jourdain.
12. Et maintenant, prenez douze hommes parmi les tribus d'Israël, un homme par tribu. 13. Dès que la plante des pieds des prêtres qui portent l'arche du SEIGNEUR, le Seigneur de toute la terre, se posera dans les eaux du Jourdain, alors les eaux du Jourdain, les eaux qui descendent d'amont, seront coupées et elles s'arrêteront en une seule masse. »
14. Lorsque le peuple quitta ses tentes pour traverser le Jourdain, les prêtres qui portaient l'arche de l'alliance étaient devant le peuple. 15. Quand ceux qui portaient l'arche furent arrivés au Jourdain, et que les pieds des prêtres qui portaient l'arche eurent trempé dans l'eau de la berge - en effet, le Jourdain déborde sur toutes ses rives durant tout le temps de la moisson -, 16. alors les eaux qui descendent d'amont s'arrêtèrent, elles se dressèrent en une seule masse, très loin, à Adam, la ville qui est à côté de Cartân, et celles qui descendent vers la mer de la Araba, la mer du Sel, furent complètement coupées, et le peuple traversa en face de Jéricho.
17. Et les prêtres qui portaient l'arche de l'alliance du SEIGNEUR s'arrêtèrent sur la terre sèche, au milieu du Jourdain, immobiles, tandis que tout Israël traversait à pied sec jusqu'à ce que toute la nation eût achevé de traverser le Jourdain.
Source : « Cahiers Évangile » - Le Livre de Josué (Editions du Cerf)
Josué (II) : L'Ecroulement des Murs de Jéricho (Jos 6)
A la simple lecture, la structure du récit en son état final présente bien des tensions, voire des ruptures narratives. Ainsi, après une brève introduction qui insiste sur le caractère inviolable de Jéricho (v.1), les v.2-7 rapportent une succession d'ordres : de YHWH à Josué (v.2-5), de Josué aux prêtres (v.6), puis de Josué au peuple (v.7), sans que des liens soient clairement établis entre eux. Un début d'exécution survient aux v.8-9 avant que n'intervienne un nouvel ordre de Josué au peuple (v.10), suivi de son exécution aux v.11-16 et 20, les v.17 à 19 (description de l'anathème) venant briser le rythme du récit tout en préparant aux v.21-25 (liaison claire avec le récit de Jos 2)
1. Jéricho était fermée et enfermée à cause des fils d'Israël : nul ne sortait et nul n'entrait. 2. Le SEIGNEUR dit à Josué : « Vois, je t'ai livré Jéricho et son roi, ses vaillants guerriers. 3. Et vous, tous les hommes de guerre, vous tournerez autour de la ville, faisant le tour de la ville une fois ; ainsi feras-tu six jours durant. 4. Sept prêtres porteront les sept cors de bélier devant l'arche. Le septième jour, vous tournerez autour de la ville, sept fois, et les prêtres sonneront du cor. 5. Quand retentira la corne de bélier - quand vous entendrez le son du cor - tout le peuple poussera une grande clameur ; le rempart de la ville tombera sur place, et le peuple montera, chacun droit devant soi. » 6. Josué, fils de Noun, appela les prêtres et leur dit : « Portez l'arche de l'alliance, et que sept prêtres portent sept cors de bélier devant l'arche du SEIGNEUR. » 7. Il dit au peuple : « Passez et faites le tour de la ville, mais que l'avant-garde passe devant l'arche du SEIGNEUR. » 8. Tout se passa comme Josué l'avait dit au peuple : les sept prêtres qui portaient les sept cors de bélier devant le SEIGNEUR passèrent et sonnèrent du cor. L'arche de l'alliance du SEIGNEUR les suivait. 9. L'avant-garde marchait devant les prêtres qui sonnaient du cor et l'arrière-garde suivait l'arche ; on marchait et on sonnait du cor.
10. Josué donna cet ordre au peuple : « Vous ne pousserez pas de clameur, vous ne ferez pas entendre votre voix et aucune parole ne sortira de votre bouche jusqu'au jour où je vous dirai : '' Poussez la clameur '' ; alors vous pousserez la clameur. »
11. L'arche du SEIGNEUR tourna autour de la ville pour en faire le tour une fois, puis il rentrèrent au camp et y passèrent la nuit. 12. Josué se leva de bon matin, et les prêtres portèrent l'arche du SEIGNEUR ; 13. les sept prêtres qui portaient les sept cors de bélier devant l'arche du SEIGNEUR se remirent en marche en sonnant du cor. L'avant-garde marchait devant eux et l'arrière-garde suivait l'arche du SEIGNEUR : on marchait en sonnant du cor. 14. Ils tournèrent une fois autour de la ville le second jour, puis ils revinrent au camp. Ainsi firent-ils pendant six jours. 15. Or, le septième jour, ils se levèrent lorsque apparut l'aurore et ils tournèrent sept fois autour de la ville selon ce même rite ; c'est ce jour-là seulement qu'ils tournèrent sept fois autour de la ville. 16. La septième fois, les prêtres sonnèrent du cor et Josué dit au peuple : « Poussez la clameur, car le SEIGNEUR vous a livré la ville. 17. La ville sera vouée à l'interdit pour le SEIGNEUR, elle et tout ce qui s'y trouve. Seule Rahab, la prostituée, vivra, elle et tous ceux qui seront chez elle dans la maison, car elle a caché les messagers que nous avions envoyés. 18. Quant à vous, prenez garde à l'interdit de peur que vous ne convoitiez et ne preniez de ce qui est interdit, que vous ne rendiez interdit le camp d'Israël et que vous ne lui portiez malheur. 19. Tout l'argent, l'or et les objets de bronze et de fer, tout cela sera consacré au SEIGNEUR et entrera dans le trésor du SEIGNEUR. »
20. Le peuple poussa la clameur, et on sonna du cor. Lorsque le peuple entendit le son du cor, il poussa une grande clameur, et le rempart s'écroula sur place ; le peuple monta vers la ville, chacun droit devant soi, et ils s'emparèrent de la ville.
21. Ils vouèrent à l'interdit tout ce qui se trouvait dans la ville, aussi bien l'homme que la femme, le jeune homme que le vieillard, le taureau, le mouton et l'âne, les passant tous au tranchant de l'épée. 22. Aux deux hommes qui avaient espionné le pays, Josué dit : « Entrez dans la maison de la prostituée et faites-en sortir cette femme et tout ce qui est à elle, ainsi que vous le lui avez juré. » 23. Les jeunes gens qui avaient espionné y entrèrent et firent sortir Rahab, son père, sa mère, ses frères et tout ce qui était à elle ; ils firent sortir tous ceux de son clan et il les installèrent en dehors du camp d'Israël. 24. Quant à la ville, ils l'incendièrent ainsi que tout ce qui s'y trouvait, sauf l'argent, l'or et les objets de bronze et de fer qu'ils livrèrent au trésor de la Maison du SEIGNEUR, 25. Josué laissa la vie à Rahab, la prostituée, à sa famille et à tout ce qui était à elle ; elle a habité au milieu d'Israël jusqu'à ce jour, car elle avait caché les messagers que Josué avait envoyés pour espionner Jéricho. 26. En ce temps-là, Josué fit prononcer ce serment : « Maudit soit devant le SEIGNEUR l'homme qui se lèvera pour rebâtir cette ville, Jéricho. C'est au prix de son aîné qu'il l'établira, au prix de son cadet qu'il en fixera les portes. » 27. Le SEIGNEUR fut avec Josué dont la renommée s'étendit à tout le pays.
Les Etapes de la Rédaction
1) Dans sa forme primitive (R1), le récit est de structure simple, binaire, où la parole précède l'action : un ordre donné par Dieu (v.2-5) est immédiatement suivi de son exécution (v.12-16,20). Une telle structure relève de l'action liturgique, à laquelle correspond l'interpellation collective en « vous » qui caractérise cette rédaction.
De fait, marqué par l'usage cultuel du sanctuaire de Guilgal, le récit garde encore bien des traits d'une liturgie guerrière comme la « circumambulation » du peuple durant six jours, tandis qu'au septième jour le tour de la cité s'accompagne du son de la trompe et du cri de guerre, éléments qu'on retrouve en d'autres textes liturgiques comme le transfert de l'arche à Jérusalem (2 S 6,15 et 1 Ch 15,28). A bien y regarder, pareille action a son efficacité en elle-même puisqu'elle conduit à l'écroulement du rempart ; elle s'apparente aussi la légende ougarite du roi Keret qui, au terme d'une marche guerrière liée à un septénaire, s'empare ainsi de la ville de Udum. C'est dire qu'on ne peut pas la lire d'emblée comme un récit de guerre, comme un action militaire dirigée contre une ville. Il s'agit bien davantage d'une liturgie mise en récit.
2) Il revient alors aux relectures ultérieures d'avoir infléchi le récit vers une plus grande historicisation. A commencer par la deuxième rédaction (R2) : si cette dernière accentue les éléments liturgiques du texte en mettant en avant le rôle des prêtres porteurs de l'arche et en identifiant les trompes avec les trompes de Jubilé en corne de bélier – en plus grande conformité avec l'usage cultuel du temple de Jérusalem -, il lui revient d'avoir introduction dans le récit la figure de Josué.
Dans une posture royale, ce dernier donne désormais des ordres aux prêtres (v.6) et au peuple (v.10), établissant ainsi une hiérarchisation des rôles absente de la structure primitive du récit. On peut dater cette rédaction de l'époque royale, sans doute du temps d'Ezéchias (VIIè siècle), et y voir peut-être un encouragement à tenir ferme dans la foi alors que se précise la menace assyrienne contre le Royaume de Juda.
3) Il revient surtout à la rédaction deutéronomiste (exilique) d'avoir inscrit l'antique tradition liturgique de Guilgal dans le cadre d'une guerre sacrale par l'ajout de la formule de livraison de la cité par Dieu à son peuple (« Vois, je t'ai livré Jéricho et son roi, ses vaillants guerriers »), et, surtout, l'exécution rituelle de l'anathème. Si ce dernier est appliqué à la conquête des villes ennemies, sa formulation en Jos 6 reflète davantage l'action menée contre une cité israélite apostate, puisque l'anathème s'étend jusqu'au bétail (v. 21b), ce qui n'est pas le cas en Dt 2,35 et 3,7.
La raison donnée : « de peur que vous ne convoitiez et ne preniez de ce qui est interdit, que vous ne rendiez interdit le camp d'Israël et que vous ne lui portiez malheur » (Jos 6,18) s'accorde avec l'extrait « Tu ne mettras la main sur rien de ce qui est voué à l'interdit. Ainsi le SEIGNEUR reviendra de l'ardeur de sa colère, te donnera et te montrera sa tendresse, et te rendra nombreux, comme il l'a promis à tes pères » (Dt 13,18). Une telle situation, parfaitement anachronique dans le cas de Jéricho, renvoie à la situation qui a conduit Jérusalem à l'exil.
L'ancrage historique s'opère aussi par la mise en série de différents récits qui relèvent de cette même rédaction : Rahab doit son salut et celui de son clan (v.22-23) au fait d'avoir accueilli chez elle les espions israélites (Jos 2), tandis que la malédiction finale contre tout homme qui relèverait Jéricho de ses cendres (v.26) prépare le lecteur à interpréter négativement l'action de Hiel rapportée en 1 R 16,34. A présent donc, le récit s'inscrit dans une visée théologique polémique face à l'infidélité de Juda qui l'a conduit à l'exil. Nous sommes loin d'un récit de conquête de la terre.
4) Fort différente apparaît l'ultime rédaction, qu'on peut qualifier de sacerdotale, par l'homogénéité de son vocabulaire et ses thématiques. Le verbe halak « marcher » en est le terme-clé. Désormais l'action guerrière s'estompe devant la grande procession de l'arche portée par les prêtres au son des trompes. Tardive, une telle représentation s'apparente aux liturgies décrites en 1 Ch 15-16 (transfert de l'arche) et 2 Ch 20 (dans un cadre qui est également guerrier).
La Menace assyrienne
La mémoire d'Israël a conservé un antique document, « le livre des guerres de YHWH (Nb 21,14 ; 1 S 18,17 ; 25,28), et la désignation de Dieu comme « guerrier » (Ex 15,3) n'avait alors rien de choquant. Il s'agit même d'une image assez habituelle dans le Proche-Orient ancien que de montrer le dieu luttant aux côtés du roi, son « lieutenant » sur terre. Forgée notamment par l'idéologie guerrière assyrienne, une telle représentation ne pouvait qu'atteindre Israël aux VIIIè-VIIè siècle dans le cadre de l'affrontement entre Assour et YHWH.
Sans que l'on puisse à proprement parler d'une institution de la guerre « sainte » (« sacrale » serait plus juste) impliquant des aspects rituels et idéologiques, il est certain que le schéma d'une guerre où Dieu mène le combat en première ligne s'est introduit dans l'écriture biblique de ce temps, en réponse à l'idéologie assyrienne conquérente. Mais une telle théorisation n'est pas antérieure au Deutéronome. En Dt 1-3 ; 7,1-11 ; 9,1-6 ; 11,22-25, la strate la plus ancienne (début de l'exil) thématise l'infidélité d'Israël et le retournement contre lui de la « guerre sacrale » menée par Dieu ; une strate plus récente (fin de l'exil / début du retour) radicalise le thème de l'opposition entre Israël et les Nations, en faisant de l'anathème un concept clé (voir Dt 20,15-18). C'est cette deuxième strate qui donne aux récits de guerre du livre de Josué leur aspect si radical.
« Les vieilles guerres menée par les tribus sous la bannière de YHWH ne sont alors plus que le vague souvenir d'un passé définitivement révolu, mais c'est ce souvenir, précisément, cet idéal nostalgique, qui va donner naissance, dans ces milieux d'opposition (prophétique), à une théorie de la guerre sainte. Et c'est ainsi que s'amorcera l'évolution, désormais purement littéraire et imaginaire, qui mènera à l'élaboration d'une systématique, voire d'une revendication, de la guerre sainte dans les écrits de l'école deutéronomique. C'est dans les écrits et dans la réflexion des théologiens que vivra désormais le theologoumenom de la guerre sainte, et non plus sur les champs de bataille »
Moins réelle qu'idéologique, la guerre sacrale israélite répond alors aux prétentions du dieu Assour à une souveraineté universelle en lui opposant la puissance du Dieu d'Israël. Qu'on accepte ou rejette aujourd'hui une telle représentation divine, il convient de la situer dans le dessein polémique poursuivi par le livre de Josué et de la comprendre dans la situation historique qui l'a vue naître : « Lorsque le livre de Josué insiste sur le fait que les autres peuples n'ont aucun droit à l'occupation de Canaan, ce constat s'applique également, et en premier lieu, aux Assyriens qui occupaient au VIIème siècle, le pays promis par Dieu à son peuple »
Source : « Cahiers Évangile » - Le Livre de Josué (Editions du Cerf)
Josué (III) : La Conquête d'une Ville fantôme (Jos 7-8)
L'épisode d'Akân est rattaché à l'histoire de la conquête par la lamentation de Josué aux v.6-9 qui développe des thèmes apparentés à la supplication de Moïse quand Dieu veut abandonner Israël infidèle :
Deutérome 9,25-26 : 25. Je me suis donc prosterné devant le SEIGNEUR, durant ces quarante jours et ces quarante nuits où j'étais prosterné devant lui, car le SEIGNEUR avait parlé de vous exterminer. 26. J'ai prié le SEIGNEUR et j'ai dit : « Seigneur DIEU, ne détruis pas ton peuple, ton patrimoine, que tu as racheté dans ta grandeur et que tu as fait sortir d'Egypte par la force de ta main. 27. Souviens-toi de tes serviteurs Abraham, Isaac et Jacob ; ne fais pas attention à l'obstination de ce peuple, à son impiété, à son péché. 28. Qu'on ne dise pas dans le pays d'où tu nous as fait sortir : '' Le SEIGNEUR n'était pas capable de les faire entrer dans le pays qu'il leur avait promis et il les haïssait : c'est pourquoi il les a fait sortir pour les faire mourir au désert. ''
29. C'est pourtant ton peuple, ton patrimoine, que tu as fait sortir par ta grande force et ton bras étendu ! »
Josué 7,6-9 : 6. Josué déchira ses vêtements, se jeta face contre terre devant l'arche du SEIGNEUR jusqu'au soir, lui et les anciens d'Israël et il se jetèrent de la poussière sur la tête. 7. Josué dit : « Ah ! Seigneur DIEU, pourquoi as-tu poussé ce peuple à passer le Jourdain ? Est-ce pour nous livrer à la main de l'Amorite et nous faire disparaître ? Si encore nous avions décidé de nous établir au-delà du Jourdain ! 8. Je t'en prie, Seigneur, que dirai-je maintenant qu'Israël a tourné le dos devant ses ennemis ? 9. Les Cananéens et tous les habitants du pays l'apprendront, ils se tourneront contre nous et ils retrancheront notre nom du pays. Que pourras-tu faire alors pour ton grand nom ? »
De la sorte, la faute d'Akân apparaît comme la « faute originelle » d'Israël à peine entré dans sa terre, tout comme l'édification du veau d'or fut autrefois la « faute originelle » d'Israël dans le désert (Ex 32 ; Dt 9-10). Par son intercession, Josué continue ainsi la figure de Moïse dans cette nouvelle phase de l'histoire, mais s'inscrit tout autant dans l'action réparatrice du roi Josias, le grand modèle depuis Jos 1 : « déchirer ses vêtements » (Jos 7,6a et 2 E 22,11.19), « purifier par le feu » (Jos 7,15 et 2 R 23,4.6). Tout cela suppose bien une mise en relation tardive des récits.
Quant à la violation de l'anathème par Akân qui attire le désastre sur Israël, elle anticipe un récit fort semblable dans son déroulement et ses conséquences, celui de la violation de l'anathème par Jonathan en 1 S 14,25.
Cette brêve mise en rapport des textes montre qu'on ne saurait encore les lire sous le seul angle de l'histoire : à l'intérieur du récit de la conquête, le rédacteur deutéronomiste a inscrit de manière programmatrice un enseignement sur la fidélité d'Israël envers son Dieu, faute de quoi le peuple perdrait tout droit à l'héritage. Une fois encore, le livre révèle son dessein « parénétique », à distance d'une narration purement historique.
On peut noter l'importance du stratagème mis en oeuvre (l'embuscade) et remarquer qu'un tel scénario n'est pas inconnu de la Bible : on le retrouve en Jg 20, ce qui invite à rapprocher les textes, d'autant que l'un et l'autre ont un même contexte benjaminite. Outre la trame générale, on note des reprises de vocabulaire : « comme la première fois » (Jos 8,6 et Jg 20,32), « ne savait pas » (Jos 8,14 et Jg 20,34), « la fumée montait » (Jos 8,21 et Jg 20,38.40), « en direction du désert » (Jos 8,15 et Jg 20,42).
Josué 7-8 : Après l'échec d'une première attaque contre Aï (7,2-5), la victoire (8,22) vient de la mise en place d'un stratagème fait d'embuscade (8,12-14), de fuite simulée (8,15), suivie d'une volte-face (8,19).
Juges 20 : Après l'échec d'une première attaque contre Gibéa (20,19-21), la victoire (20,35-36) vient de la mise en place d'un stratagème fait d'embuscade (20,29), de fuite simulée (20,30-32), suivie d'une volte-face (20,34-35).
La parente entre les textes de Jos 7-8 et Jg 20 invite à risquer une hypothèse. Etant donné l'importance de la topographie en Jos 8 et le contexte benjaminite du récit, n'y aurait-il pas lieu d'inscrire cette « fausse conquête » (puisque la ville d'Aï n'est qu'un lointain souvenir à l'époque de Josué) dans le cadre des polémiques territoriales que se livrèrent souvent les tribus d'Ephraïm et de Benjamin. Après l'échec cuisant de Benjamin sur les autres tribus, et notamment sur Ephraïm (Jg 20), le récit de Jos 8 exprimerait en positif la revendication de Benjamin sur un territoire disputé, autour de l'antique cité de Aï.
Pour complexe qu'elle soit, pareille hypothèse réconcilie le texte avec un certain terreau historique, tout en évitant un impossible concordisme archéologique. On peut alors parler de « récit fictif » ayant une fonction historique réelle (les revendications territoriales de Benjamin), même si cette dernière se déplace de la conquête vers une toute autre époque. Ce qui revient à dire aussi l'extrême prudence qu'on doit avoir quand on cherche à reconstruire l'histoire d'Israël.
Source : « Cahiers Évangile » - Le Livre de Josué (Editions du Cerf)
Josué (IV) : Un Chef de Guerre implacable (Jos 10-12)
Le récit de Jos 10,1-15 met en scène le combat de Josué contre une coalition de cinq rois amorites. C'est de manière assez lâche, au v.1 qu'il est rattaché à l'ensemble par la mention de l'alliance avec les Gabaonites. Cela laisse soupçonner un développement ultérieur de la phraséologie (Israël est désigné comme « le peuple de guerre » en Jos 8,1.3.11 ; 10,7 ; 11-7, mais nulle part ailleurs) et les thématiques (une extension de la conquête en direction du nord et de l'ouest) invitent à dater du règne de Josias.
1. Or, Adoni-Sédeq, roi de Jérusalem, apprit que Josué s'était emparé de Aï et l'avait vouée à l'interdit, qu'il avait traité Aï et son roi comme il avait traité Jéricho et son roi, et que les habitants de Gabaon avaient fait la paix avec Israël et habitaient au milieu d'eux. 2. On en conçut une grande crainte parce que Gabaon était une grande ville, l'égale des villes royales, plus grande que Aï, et que tous ses hommes étaient vaillants. 3. Adoni-Sédeq, roi de Jérusalem, envoya dire à Hoham, roi d'Hébron, à Piréam, roi de Yarmouth, à Yafia, roi de Lakish, et à Devir, roi de Eglôn : 4. « Montez vers moi, secourez-moi et battons Gabaon puisqu'elle a fait la paix avec Josué et les fils d'Israël. » 5. S'étant unis, les cinq rois amorites - le roi de Jérusalem, le roi d'Hébron, le roi de Yarmouth, le roi de Lakish et le roi de Eglôn - montèrent, eux et toutes leurs troupes, assiéger Gabaon et lui faire la guerre.
6. Les hommes de Gabaon envoyèrent dire à Josué, au camp de Guilgal : « Ne retire pas ton aide à tes serviteurs ; montez vers nous rapidement pour nous sauver et nous secourir, car tous les rois amorites qui habitent la Montagne se sont coalisés contre nous. » 7. Josué monta depuis Guilgal et avec lui tout le peuple sur pied de guerre et tous les vaillants guerriers. 8. Le SEIGNEUR dit à Josué : « Ne crains pas, car je te les ai livrés ; aucun d'entre eux ne tiendra devant toi. »
9. Josué arriva sur eux à l'improviste : il était monté depuis Guilgal durant toute la nuit. 10. Le SEIGNEUR les mit en déroute devant Israël et leur infligea une grande défaite à Gabaon ; il les poursuivit vers la montée de Beth-Hôron et les battit jusqu'à Azéqa et jusqu'à Maqqéda. 11. Or, tandis qu'ils fuyaient devant Israël et qu'ils se trouvaient dans la descente de Beth-Horôn, le SEIGNEUR lança des cieux contre eux de grosses pierres jusqu'à Azéqa et ils moururent. Plus nombreux furent ceux qui moururent par les pierres de grêle que ceux que les fils d'Israël tuèrent par l'épée.
12. Alors Josué parla au SEIGNEUR en ce jour où le SEIGNEUR avait livré les Amorites aux fils d'Israël et dit en présence d'Israël : « Soleil, arrête-toi sur Gabaon, lune, sur la vallée d'Ayyalôn ! » 13. Et le soleil s'arrêta et la lune s'immobilisa jusqu'à ce que la nation se fût vengée de ses ennemis. Cela n'est-il pas écrit dans le livre du Juste ? Le soleil s'immobilisa au milieu des cieux et il ne se hâta pas de se coucher pendant près d'un jour entier.
14. Ni avant ni après, il n'y eut de jour comparable à ce jour où le SEIGNEUR obéit à un homme, car le SEIGNEUR combattait pour Israël.
Il revient à la rédaction deutéronomiste (exilique) d'avoir précisé certaines données, comme l'identité des adversaires de Josué (v1,3,5) et leurs motivations (v.4). Dès lors, l'action prend une ampleur tout autre : elle s'inscrit dans l'ensemble du livre par évocation de Jéricho et de Aï (v.1b), et la précision donnée au v.5 sur les « cinq » rois des Amorites : « le roi de Jérusalem, le roi d'Hébron, le roi de Yarmouth, le roi de Lakish et le roi de Eglôn » est à mettre en rapport d'opposition avec les quatre villes gabaonites de Jos 9,17 : « Les fils d'Israël partirent et entrèrent le troisième jour dans leurs villes qui étaient Gabaon, Kefira, Bééroth, et Qiryath-Yéarim », tout en anticipant sur la liste des rois vaincus par Josué (Jg 12,9-24)
Une telle insistance sur le destin tragique des rois et de leurs cités prélude à la propre destinée de Jérusalem, de sorte que « Adoni-Sédeq, roi de Jérusalem » apparaît comme une préfigure de « Sidqiyyahû » (Sédécias), le dernier roi de Jérusalem.
En étroite dépendance de Jos 10,1.3-4, le récit de la fuite et la cachette dans une grotte des cinq rois vaincus (Jos 10,16-27) présente un schématisme très grand dans l'écriture. On peut tout entier l'attribuer à la rédaction deutéronomiste. De plus, il présente une grande invraisemblance historique (v.23) puisque la conquête de Jérusalem n'est pas antérieure à David (2 S 5,6-9). Il faut l'entendre alors dans le discours critique que fait naître l'exil.
15. Josué et tout Israël avec lui revinrent du camp, à Guilgal.
16. Or les cinq rois avaient fui et s'étaient cachés dans la grotte, à Maqqéda. 17. On rapporta à Josué : « Les cinq rois ont été retrouvés, cachés dans la grotte, à Maqqéda. » 18. Josué dit : « Roulez de grosses pierres à l'entrée de la grotte et postez près d'elle des hommes pour les garder. 19. Quant à vous, ne vous arrêtez pas, poursuivez vos ennemis et coupez leurs arrières ; ne leur permettez pas d'entrer dans leurs villes, car le SEIGNEUR, votre Dieu, vous les a livrés. » 20. Or, quand Josué et les fils d'Israël eurent achevé de leur infliger cette grande défaite jusqu'à leur extermination, des réchappés échappèrent et entrèrent dans les villes fortes. 21. Tout le peuple revint en paix au camp auprès de Josué à Maqqéda ; personne ne grogna contre les fils d'Israël. 22. Puis Josué dit : « Ouvrez l'entrée de la grotte et faites-moi sortir de la grotte ces cinq rois. » 23. On agit ainsi, et de la grotte on fit sortir vers Josué ces cinq rois : le roi de Jérusalem, le roi d'Hébron, le roi de Yarmouth, le roi de Lakish et le roi de Eglôn. 24. Or, quand on eut fait sortir ces cinq rois vers Josué, celui-ci appela tous les hommes d'Israël et dit aux commandants des hommes de guerre qui l'accompagnaient : « Approchez, posez votre pied sur le cou de ces rois. » Ils s'approchèrent et posèrent leurs pieds sur le cou des rois. 25. Josué leur dit : « Ne craignez pas et ne vous laissez pas abattre. Soyez forts et courageux, car c'est ainsi que le SEIGNEUR traitera tous les ennemis que vous aurez à combattre. » 26. Après quoi, Josué frappa les rois, les mit à mort et les fit pendre à cinq arbres ; ils restèrent pendus aux arbres jusqu'au soir. 27. Au coucher du soleil, Josué commanda de les descendre des arbres et de les jeter dans la grotte où ils s'étaient cachés. On plaça de grosses pierres à l'entrée de la grotte et elles y sont encore jusqu'à ce jour.
28. En ce jour-là, Josué s'empara de Maqqéda et la passa, ainsi que son roi, au tranchant de l'épée ; il les voua à l'interdit, eux et toutes les personnes qui s'y trouvaient ; il ne laissa pas un survivant et il traita le roi de Maqqéda comme il avait traité le roi de Jéricho. 29. Josué, et tout Israël avec lui, passa de Maqqéda à Livna et il engagea le combat avec Livna. 30. Le SEIGNEUR la livra aussi, avec son roi, aux mains d'Israël qui la passa au tranchant de l'épée avec toutes les personnes qui s'y trouvaient ; il ne lui laissa pas de survivant et il traita son roi comme il avait traité le roi de Jéricho. 31. Josué, et tout Israël avec lui, passa de Livna à Lakish ; il l'assiégea et lui fit la guerre. 32. Le SEIGNEUR livra à Lakish aux mains d'Israël qui s'en empara le second jour, la passa au tranchant de l'épée avec toutes les personnes qui s'y trouvaient, tout comme il avait traité Livna. 33. Alors Horam, roi de Guèzer, monta secourir Lakish, mais Josué le frappa ainsi que son peuple au point de ne lui laisser aucun survivant. 34. Josué, et tout Israël avec lui, passa de Lakish à Eglôn ; ils l'assiégèrent et lui firent la guerre. 35. Ils s'en emparèrent ce jour-là et la passèrent au tranchant de l'épée. Toutes les personnes qui s'y trouvaient, il les voua à l'interdit en ce jour-là, tout comme il avait traité Lakish. 36. Josué, et tout Israël avec lui, monta de Eglôn à Hébron et il lui fit la guerre. 37. Ils s'en emparèrent et la passèrent au tranchant de l'épée ainsi que son roi, toutes ses villes et toutes les personnes qui s'y trouvaient. Il ne lui laissa aucun survivant, tout comme il avait traité Eglôn. Il la voua à l'interdit ainsi que toutes les personnes qui s'y trouvaient. 38. Josué, et tout Israël avec lui, se tourna vers Devir et il lui fit la guerre. 39. Il s'en empara ainsi que de son roi et de toutes les ses villes ; on les passa au tranchant de l'épée et on voua à l'interdit toutes les personnes qui s'y trouvaient. Josué ne laissa pas de survivant. Il traita Devir et son roi comme il avait traité Hébron et comme il avait traité Livna et son roi. 40. Josué battit tout le pays : la Montagne, le Néguev, le Bas-Pays, les Pentes, ainsi que tous leurs rois. Il ne laissa pas de survivant et il voua à l'interdit tout être animé comme l'avait prescrit le SEIGNEUR, Dieu d'Israël. 41. Josué les battit depuis Qadesh-Barnéa jusqu'à Gaza et tout le pays de Goshèn jusqu'à Gabaon. 42. Josué s'empara de tous ces rois et de leurs pays en une seule fois, car le SEIGNEUR, Dieu d'Israël, combattait pour Israël.
43. Puis Josué, et tout Israël avec lui, retourna au camp, à Guilgal.
Enclos entre deux mentions du retour au « camp de Guilgal » (10,15 et 10,43), il manifeste qu'Israël ne peut prendre pied dans le pays qu'une fois la terre débarrassée de toute idolâtrie – ce que signifie la présence des rois vaincus et des cités détruites (10,25-43). Il sonne comme un avertissement pour Juda, mais aussi pour ses adversaires : Dieu traitera le roi de Babylone comme Josué à traité les « cinq » rois – d'où le caractère anonyme de ces derniers au v.23 qui ouvre à toute réinterprétation ultérieure.
Rattachée à l'épisode précédent par la localisation, la présentation de Jos 10,28-43 – au demeurant en partie discordante avec le v.23 – ne relève assurément pas de l'histoire : il constitue plutôt une généralisation de la conquête du Bas-Pays, au demeurant incompable avec d'autres données. Selon une hypothèse vraisemblable, le rédacteur deutéronomiste a repris une liste de villes détruites lors de la campagne assyrienne de 701 contre Juda et l'a transposée dans sa visée théologique : le pays d'Israël a été conquis par une guerre de libération nationale inspirée par Dieu et réalisée par « tout Israël » sous la conduite de Josué. Ce faisant il transpose dans le passé un souvenir devenu vague et imprécis.
Source : « Cahiers Évangile » - Le Livre de Josué (Editions du Cerf)
Les Juges (I) : L'esprit du Seigneur
Le livre des Juges fait suite à celui de Josué et introduit le livre de Samuel en notant, comme un refrain dans sa partie finale, qu'« en ce temps-là il n'y avait pas encore de roi en Israël » (Jg 17,6 ; 18,1 ; 19,1 ; 21,25). Il présente ainsi un temps intermédiaire entre la conquête de la terre (Josué) et l'avènement de la royauté (Samuel), la « période des Juges » entre 1200 et 1000.
A existé en premier un « livre des sauveurs » (Ehoud, Baraq et Gédéon), composé sans doute dans le Royaume d'Israël au temps du roi Jéhu (841-814). La mort d'Abimelek, à la suite de la malédiction de Yotam, (Jg 9,56) constitue la conclusion de cette première oeuvre.
Ce « livre des sauveurs » a connu une première révision sous Josias (640-609) qui transforma des guerres locales en « guerre de YHWH », et fut enrichi de divers éléments.
Suivent deux rédactions deutéronomistes : la première, d'époque exilique, a inclus les cadres narratifs et donné au livre sa structure théologique ; on lui doit aussi la fusion des « sauveurs » avec les « juges », facilitée par le fait que Jephté ressortissait de l'une et l'autre catégories, ainsi que l'addition du cycle de Samson (devenu juge pour le coup).
Au retour d'exil, une seconde rédaction deutéronomiste a fait précéder l'ensemble des notices de l'exemple type d'Otniel, rattaché à Juda par Caleb (3,7-11) et ajouté à la notice « universaliste » de Shamgar (3,31), qui correspondait à la situation présente vécue par Israël.
Le livre n'offre pas une histoire suivie des douze tribus durant ces deux siècles ; il s'attache plutôt à quelques grandes figures (Déboa et Baraq ; Gédéon ; Abimélek ; Jephté ; Samson) qui, à un moment ou l'autre, ont sauvé Israël d'un grand péril.
A. La Deuxième Introduction (Js 2,6 - 3,6)
La deuxième introduction présente un discours théologique où l'on reconnaît aisément la théologie deutéronomiste qui forme le cadre conceptuel du livre. On peut en dégager la structure suivante :
Au temps de Josué, le peuple d'Israël servit YHWH : 2,6-10.
Quand vint une génération qui ne connaissait pas YHWH, commença un temps d'infidélité et de châtiments (2,11-19) : infidèle, elle sert les Baals (2,11-13) ; dans sa colère, YHWH envoie contre lui un adversaire (2,14-15) ; mais se laissant toucher par le cri de son peuple, YHWH lui suscite un Juge-sauveur (2,16-18) ; cependant, une fois le Juge mort, Israël retombe dans l'infidélité de ses pères (2,19).
Une leçon théologique se dégage de cette histoire (2,20 – 3,6) : la permanence des Cananéens au milieu d'Israël lui servira d'épreuve (2,20-23), liste des peuples qui ont subsisté (3,1-6).
« 6. Josué renvoya le peuple, et les fils d'Israël se rendirent chacun dans son patrimoine pour prendre possession du pays. 7. Le peuple servit le SEIGNEUR durant toute la vie de Josué et toute la vie des anciens qui vécurent encore après Josué et qui avaient vu toute la grande oeuvre que le SEIGNEUR avait faite pour Israël. 8. Josué, fils de Noun, serviteur du SEIGNEUR, mourut à l'âge de cent dix ans. 9. On l'ensevelit dans le territoire de son patrimoine à Timnath-Hèrès, dans la montagne d'Ephraïm, au nord du mont Gaash. 10. Et puis toute cette génération fut réunie à ses pères ; après elle ce fut une autre génération qui se leva, mais elle n'avait connu ni le SEIGNEUR, ni l'oeuvre qu'il avait faite pour Israël. »
« 11. Les fils d'Israël firent ce qui est mal aux yeux du SEIGNEUR et ils servirent les Baals. 12. Ils abandonnèrent le SEIGNEUR, le Dieu de leurs pères, qui les avait fait sortir du pays d'Egypte, et ils suivirent d'autres dieux parmi ceux des peuples qui les entouraient ; ils se prosternèrent devant eux et ils offensèrent le SEIGNEUR. 13. Ils abandonnèrent le SEIGNEUR et ils servirent Baal et les Astartés. 14. La colère du SEIGNEUR s'enflamma contre Israël : il les livra aux mains des pillards qui les pillèrent et il les vendit à leurs ennemis d'alentour. Il ne furent plus capables de tenir devant leurs ennemis. 15. Dans toutes leurs sorties la main du SEIGNEUR était sur eux pour leur malheur, comme le SEIGNEUR l'avait dit et le leur avait juré ; leur détresse devint extrême. 16. Alors le SEIGNEUR suscita des juges qui les délivrèrent de ceux qui les pillaient. 17. Mais même leurs juges, ils ne les écoutèrent pas, car ils se prostituèrent à d'autres dieux et se prosternèrent devant eux ; ils s'écartèrent très vite du chemin où avaient marché leurs pères qui avaient écouté les commandements du SEIGNEUR ; ils n'agirent pas ainsi. 18. Quand le SEIGNEUR leur suscitait des juges, le SEIGNEUR était avec le juge et il les délivrait de leurs ennemis durant toute la vie du juge, car le SEIGNEUR se laissait émouvoir par leur plainte devant ceux qui les opprimaient et les maltraitaient. 19. Mais, à la mort du juge, ils recommençaient à se pervertir, plus encore que leurs pères, suivant d'autres dieux, les servant et se prosternant devant eux ; ils ne renonçaient en rien à leurs pratiques et à leur conduite endurcie. »
« 20. La colère du SEIGNEUR s'enflamma contre Israël. Il dit : « Puisque cette nation a transgressé mon alliance, celle que j'avais prescrite à leurs pères, et qu'elle n'a pas écouté ma voix, 21. moi non plus, je ne continuerai plus à déposséder devant elle aucune de ces nations que Josué a laissées en place avant de mourir. » 22. C'était pour mettre par elles Israël à l'épreuve et savoir s'il garderait ou non le chemin du SEIGNEUR en y marchant comme l'avaient fait leurs pères. 23. Aussi le SEIGNEUR laissa subsister ces nations sans les déposséder trop vite et il ne les livra pas à Josué. 1. Voici les nations que le SEIGNEUR laissa subsister pour mettre par elles Israël à l'épreuve, tous ceux qui n'avaient pas connu toutes les guerres de Canaan 2. - ce fut seulement pour instruire les générations des fils d'Israël, pour leur apprendre la guerre, seulement parce qu'auparavant ils ne l'avaient pas connue : 3. cinq tyrans philistins, tous les Cananéens, les Sidoniens et les Hivvites qui habitaient la montagne du Liban, depuis la montagne de Baal-Hermon jusqu'à Lebo-Hamath.
A côté du thème de l'épreuve de la fidélité d'Israël coexiste une toute autre raison : en laissant perdurer les Cananéens, Dieu voulait préparer Israël aux guerres futures de son histoire. Mais seul le premier motif joue réellement un rôle et, de manière plus ou moins précise, parcourt l'ensemble du livre en lui donnant sa cohérence sous forme de préface. Les différentes notices porteraient moins alors sur la conquête de la terre que sur l'épreuve : « savoir s'il garderait ou non le chemin du SEIGNEUR en y marchant comme l'avaient fait leurs pères ». Ainsi, chaque génération présente et à venir est invitée à reconnaître dans le temps de Josué l'époque idéale où « le peuple servit YHWH ».
B. L'esprit du Seigneur et les Juges
Un commentaire du livre des Juges déjà ancien s'intitulait : La force de l'Esprit. Son auteur avait mis en valeurs les sept mentions de « YHWH » dans ce livre.
Otniel (3,10) : « L'esprit du SEIGNEUR fut sur lui, et il jugea Israël. Il partit en guerre et le SEIGNEUR lui livra Koushân-Rishéataïm, roi d'Aram, et sa main fut puissante contre Koushân-Rishéataïm. »
Gédéon (6,34) : « L'esprit du SEIGNEUR revêtit Gédéon, qui sonna du cor, et le clan d'Avièzer fut convoqué à sa suite. » ; suit le récit de sa victoire sur Madiân et Amaleq.
Jephté (11,29) : « L'esprit du SEIGNEUR fut sur Jephté. » ; suit le récit de sa victoire sur les Ammonites.
Samson (13,25) : « C'est à Mahané-Dan, entre Coréa et Eshtaol, que l'esprit du SEIGNEUR commença à agiter Samson. » ; suit le récit de son mariage où il provoque les Philistins.
Samson (14,6) : Samson attaqué par un jeune lion : « L'esprit du SEIGNEUR pénétra en lui, et Samson, sans avoir rien en main, déchira le lion en deux comme on déchire un chevreau. »
Samson (14,19) : « Alors l'esprit du SEIGNEUR pénétra en lui. Samson descendit à Ashqelôn, tua trente de ses habitants, prit leurs dépouilles. »
Samson (15,14) : Samson ligoté et livré aux Philistins : « L'esprit du SEIGNEUR pénétra en lui : les cordes qui étaient sur ses bras devinrent comme des fils de lin consumés par le feu et ses liens se décomposèrent autour de ses mains. » ; puis, avec une mâchoire d'âne, il abat mille hommes.
L'esprit apparaît ici comme une force, la force d'un souffle, une force de YHWH. Les textes disent que l'esprit de YHWH survient tout à coup et décrivent aussitôt une action guerrière et victorieuse dont on ne doute pas qu'elle est due à l'intervention divine. Ce don d'une énergie supérieure est en relation avec la libération du territoire ; sauf dans le texte de Jg 14,6, il s'agit toujours d'ennemie à vaincre, à exterminer ou à expulser. L'auteur veut donc monter que de tels succès sont des grâces et que les « sauveurs » d'Israël n'auraient jamais été ce qu'ils furent si Dieu ne les avait saisis de son « esprit », poussé de son « souffle », fortifiés de sa puissance.
Israël, arrivé au bon pays que Dieu lui a donné, se trouve aux prises avec des ennemis qui convoitent la même terre, l'assaillent et le ruinent. Les forces matérielles et morales des Israélites dispersés et sans unité sont insuffisantes pour résister ; leur liberté et leur existence sont en cause ; le danger est mortel. C'est alors que des hommes apparaissent et s'engagent, devenus tout d'un coup exceptionnellement forts et d'un courage invincible. Leur vaillance bouscule les envahisseurs et rend bientôt au peuple de Dieu ses droits et ses chances, la liberté, la paix, la vie avec son Dieu. Pas de préparation à cette action soudaine : dans un climat de défaitisme et de torpeur généralisée, ces sauveurs étaient imprévisibles. Que s'est-il donc passé ? Les narrateurs bibliques ont su répondre. Pour des actions aussi subites et aussi extraordinaires, les possibilités humaines sont tout à fait insuffisantes.
En des situations désespérées, Dieu seul est capable d'intervenir. Il l'a fait. Il a choisi, à sa libre et insolite manière, des hommes, d'entre leurs frères, et il les a dotés d'une force qui est celle même dont lui seul dispose, sa rouah. Tel est le langage de la foi d'Israël.
Source : « Cahiers Évangile » - Le Livre des Juges (Editions du Cerf)
Les Juges (II) : Gédéon (Jg 6-8)
Au-delà du cadre théologique de 6,1-10, qui met en scène l'oppression d'Israël par les Madianites par suite de son infidélité :
1. Les fils d'Israël firent ce qui est mal aux yeux du SEIGNEUR ; et le SEIGNEUR les livra à Madiân pendant sept ans. 2. La main de Madiân fut puissante contre Israël. A cause de Madiân, les fils d'Israël aménagèrent dans les montagnes les failles, les grottes et les points escarpés. 3. Or, chaque fois qu'Israël avait semé, Madiân montait, ainsi qu'Amaleq et les fils de l'Orient ; ils montaient l'envahir. 4. Ils campaient auprès des Israélites, ravageaient les produits du pays jusqu'à proximité de Gaza et ils ne laissaient en Israël aucun moyen de subsistance, ni moutons, ni boeufs, ni ânes. 5. En effet, ils montaient, eux et leurs troupeaux, avec leurs tentes, arrivaient aussi nombreux que des sauterelles - eux et leurs chameaux étaient innombrables - et ils entraient dans le pays pour le ravager. 6. Ainsi, Israël fut très affaibli à cause de Madiân ; et les fils d'Israël crièrent vers le SEIGNEUR.
7. Or, comme les fils d'Israël criaient vers le SEIGNEUR à cause de Madiân, 8. le SEIGNEUR envoya aux fils d'Israël un prophète qui leur dit : « Ainsi parle le SEIGNEUR, Dieu d'Israël : C'est moi qui vous ai fait sortir de la maison de servitude. 9. Je vous ai délivrés de la main des Egyptiens et de tous ceux qui vous opprimaient ; je les ai chassés devant vous et je vous ai donné leur pays. 10. Je vous ai dit : '' Je suis le SEIGNEUR, votre Dieu. Vous ne craindrez pas les dieux des Amorites dont vous habitez le pays ! '' Mais vous n'avez pas écouté ma voix ! »
Et de Jg 8,33-35 qui évoque la rechute d'Israël dans la faute (ce qui prélude à l'entrée en scène d'Abimelek à partir de Jg 9,1) :
33. Mais après la mort de Gédéon, les fils d'Israël recommencèrent à se prostituer aux Baals, et ils adoptèrent Baal-Berith pour dieu. 34. Les fils d'Israël ne se souvinrent plus du SEIGNEUR, leur Dieu, qui les avait délivrés de la main de tous leurs ennemis d'alentour, 35. et ils ne firent preuve d'aucune loyauté envers la maison de Yeroubbaal-Gédéon, après tout le bien qu'il avait fait à Israël.
L'ensemble comprend trois grandes parties suivies d'un épilogue : la vocation et la mission confiée à Gédéon (Jg 6,11-40) ; la campagne de Gédéon à l'ouest du Jourdain (Jg 7,1 – 8,3) ; la campagne de Gédéon à l'est du Jourdain (Jg 8,4-21) ; la mort de Gédéon (Jg 8,22-32)
L'Epilogue
Israël a recueilli des bribes de traditions diverses et les a liées à la figure de Gédéon, construisant ainsi un cycle narratif.
La demande des gens d'Israël à Gédéon : « Sois notre souverain, toi-même, puis ton fils, puis le fils de ton fils, car tu nous as sauvés de la main de Madiân. » (Jg 8,22) et la réponse de celui-ci : « Ce n'est pas moi qui serai votre souverain, ni mon fils. Que le SEIGNEUR soit votre souverain ! » (Jg 8,23) constituent sans doute la clé théologique de tout le cycle. Bien que le moi « roi » ne soit pas utilisé, le juge Gédéon refuse ce titre lié à une charge héréditaire, tout en acceptant la réalité du pouvoir : « Je voudrais vous faire une demande : Donnez-moi chacun un anneau de votre butin ! » (Jg 8,24).
A n'en pas douter cependant, une telle rédaction est tardive ; elle suppose connue l'expérience de la royauté et le regard critique porté sur cette institution. Cette demande s'articule aussi sur l'ensemble du livre, notamment en contrepoint de l'histoire d'Abimelek (Jg 9) mais aussi en tension avec les ch.17-21 que rythme le refrain : « En ces jours-là il n'y avait pas de roi en Israël ; chacun faisait ce qui lui plaisait. » (Jg 17,6 ; 18,1 ; 19,1 et 21,25). De telle sorte qu'on est en droit de se demander si nous ne touchons pas ici au coeur théologique du livre, que reprendra de manière plus sapientelle l'apologue de Yotam : « Mais le buisson d'épines dit aux arbres : '' Si c'est loyalement que vous me donnez l'onction pour que je sois votre roi, alors venez vous abriter sous mon ombre. Mais s'il n'en est pas ainsi, un feu sortira du buisson d'épines et il dévorera les cèdres du Liban '' » (Jg 9,7-15).
Un second épisode, tout aussi connoté théologiquement, est nettement plus négatif : avec les anneaux d'or reçus d'Israël, Gédéon construit un ephod qui très vite devient une idole : « Le poids des anneaux d'or qu'il avait demandés s'éleva à mille sept cent sicles d'or ... Gédéon en fit un éphod qu'il installa dans sa ville, à Ofra. Tout Israël vint se prostituer là, devant cet éphod, qui devint un piège pour Gédéon et pour sa maison. » La formulation renvoie à l'action pareillement coupable des deux veaux d'or de Jéroboam : « Jéroboam fit deux veaux d'or (...) ; il en mit un à Béthel et plaça l'autre à Dan » (1 R 12,28-29)
Au-delà de ce renvoi, comment ne par retenir la tonalité critique de l'ensemble de la séquence puisque, commencée par la destruction (positive) d'un autel de Baal (6,25-32), elle s'achève par l'érection (négative) d'une idole ? Le rédacteur fait ainsi de Gédéon une sorte de paragdime, une figure qui porte en elle tout l'histoire d'Israël à venir.
Du salut collectif, on passe à des actes de violence (l'histoire de vengeance du sang contre Zébah et Calmunna, doublée d'actions punitives contre Sukkot et Penuel – action personnelle, et non geste au service de la délivrance collective d'Israël), et même à la tentation de l'idolâtrie.
Source : « Cahiers Évangile » - Le Livre des Juges (Editions du Cerf)
Les Juges (III) : Jephté (Jg 10,6 - 12,7)
A l'origine du texte actuel, on peut distinguer sans doute deux récits principaux, l'un centré sur la guerre deux récits principaux, l'un centré sur la guerre menée contre les Ammonites, et l'autre sur le voeu de Jephté. S'y ajoutent deux autres développements : le récit des pourparlers de Jephté avec les Ammonites (11,12-28) qui pourrait être une sorte de midrash tardif en dépendance de Nb 21, et le récit d'une guerre entre Ephraïm et Galaad (12,1-6). Le tout a reçu un encadrement théologique deutéronomiste, l'ample introduction de 10,6-16 et la conclusion de 12,7 – sans oublier diverses additions, comme 11,29 « L'esprit de YHWH fut sur Jephté »
Le voeu de Jephté au terme duquel le héros est contraint de sacrifier sa propre fille n'est pas sans évoquer celle d'Iphigénie sacrifiée par son père Agamemnon au profit de sa victoire. Plus proche du domaine biblique, selon 2 R 3,26-27, le roi de Moab, voyant la victoire lui échapper, sacrifie son propre fils à ses dieux. Toutefois, il s'agit de parallèles lointains, et le texte des Juges garde quelque chose d'unique : Jephté n'offre pas volontairement sa fille en sacrifice, il est lié par son imprudence : « Si vraiment tu me livres les fils d'Ammon, quiconque sortira des portes de ma maison à ma rencontre quand je reviendrai sain et sauf de chez les fils d'Ammon, celui-là appartiendra au SEIGNEUR, et je l'offrirai en holocauste. » (11,30-31) Sa douleur, « Ah ! ma fille, tu me plonges dans le désespoir ; tu es de ceux qui m'apportent le malheur ; et moi j'ai trop parlé devant le SEIGNEUR et je ne puis revenir en arrière. » (11,35), exprime son impuissance à revenir sur son voeu.
En faisant référence à certains parallèles d'Ougarit, comme la vierge Anat pleurant son défunt mari Baal, d'aucuns soupçonnent derrière le récit de ce sacrifice « un cas d'historicisation d'un mythe, pratique très courante dans l'Ancien Testament ». En l'incorporant à l'événement très localisé de victoires en Galaad, le rédacteur de l'époque de Josias donne au récit un premier développement théologique : il devient le cadre d'une virulente critique de certains rites sacrificiels incompatibles avec la religion yahviste plus épurée. De sauveur, Jephté devient alors un contre-modèle douloureux, plus proche du tragique Saül (1 S 14,24-45) que du fidèle Josias.
Source : « Cahiers Évangile » - Le Livre des Juges (Editions du Cerf)
Accueil
