Les Multiples Origines des Cultures Modernes
Depuis quand a-t-il acquis les caractères que l'on associe habituellement au propre de l'homme : le langage, l'usage de symboles, l'art, une pensée religieuse ?
Un modèle a longtemps été admis pour rendre compte de cette grande transformation. La modernité de l'homme serait associée à une brusque révolution culturelle ayant eu lieu il y a 40 000 ans environ, soit au début du paléolithique supérieur. Cette mutation culturelle aurait eu lieu en Europe et coïnciderait avec l'arrivée des hommes anatomiquement modernes, des hommes comme nous en somme, sur le Vieux Continent. Ce changement a longtemps été considéré comme soudain et explosif. Il aurait été marqué par l'apparition conjuguée de plusieurs éléments nouveaux dans la culture matérielle : objets gravés et sculptés, parures (colliers, bracelets), instruments de musique (flûtes), peintures sur les parois des cavernes, outils en os soigneusement façonnés, outils en pierre plus sophistiqués. Une variante de ce modèle voit dans la modernité culturelle le résultat d'une mutation génétique qui se serait produite il y a 50 000 ans en Afrique et n'aurait pas laissé de traces visibles dans l'anatomie crânienne des hommes modernes africains.
Un autre modèle a été récemment proposé. Selon ce scénario, la modernité culturelle aurait débuté en Afrique, le continent où selon la génétique notre espèce a eu son origine il y a environ 200 000 ans, et se serait déployée par étapes entre - 200 000 et - 20 000 ans. Deux fragments d'ocre retrouvés en 2002 dans la grotte de Blombos, en Afrique du Sud, datés de - 75 000 ans, et d'autres découverts depuis, portent des motifs géométriques gravés. Dans les mêmes couches archéologiques ont été découvertes, en 2001, des pointes de sagaie et des poinçons en os soigneusement façonnés et, en 2004, de nombreux coquillages percés et ocrés, utilisés comme objets de parure. Ces découvertes sont à mettre en relation avec de nombreux autres indices de comportement moderne, telle l'utilisation intense de matières colorantes dans de nombreux sites africains bien plus anciens que le début du paléolithique supérieur en Europe.
Il n'existe pas de consensus entre spécialistes sur les indices archéologiques permettant de démontrer l'émergence de capacités cognitives et de cultures modernes : tour à tour sont invoqués la chasse spécialisée, la conquête de nouveaux territoires, les stratégies de subsistance dans des environnements contraignants, l'utilisation de nouveaux matériaux, les styles des outils en pierre et en os, l'échange à longue distance de matières premières, la structuration de l'habitat, les sépultures accompagnées ou non d'offrandes, l'utilisation de colorants, la production de gravures, peintures ou objets de parure, etc., ou encore l'association de tous ces comportements. Ces différences de points de vue ne sont pas surprenantes : ces points de vue reflètent chacun une définition possible de ce qui est propre à l'humain. Les archéologues essaient de surmonter cette difficulté en comparant la culture matérielle des populations paléolithiques vivant dans différentes régions de la planète, ceci sans perdre de vue la variabilité des cultures matérielles des sociétés humaines historiquement connues, notamment celles des sociétés de chasseurs-cueilleurs. Cette approche conduit à élaborer un modèle alternatif aux modèles actuels : celui du big bang culturel et celui de l'« out of Africa ». Selon ce modèle, les traits qui définissent la modernité culturelle ne sont pas propres à notre espèce biologique : ils auraient émergé graduellement au sein de plusieurs types humains différents
Les innovations culturelles que l'on observe chez les derniers néandertaliens viennent-elles de contacts avec les hommes modernes ?
Des études récentes montrent que les néandertaliens sont les auteurs des objets de parure et des poinçons en os retrouvés dans la grotte du Renne : en témoigne la présence dans ces mêmes couches des remontages et des déchets de fabrication de ces objets ainsi que la nouvelle étude des nombreuses dents humaines isolées découvertes dans les mêmes couches. Les poinçons en os, parfois décorés de motifs abstraits, montrent des différences techniques par rapport à ceux utilisés par les hommes modernes aurignaciens.
Les outils en pierre racontent la même histoire : les technologies des néandertaliens tardifs ne montrent aucune affinité apparente avec les techniques introduites en Europe par les hommes modernes. Elles apparaissent au contraire comme des développements autonomes de traditions culturelles locales. En d'autres termes, les néandertaliens tardifs étaient déjà en train de développer leur propre transition vers les technologies du paléolithique supérieur, du moins en Europe occidentale, avant que les hommes modernes ne s'établissent dans les mêmes régions. Enfin, l'antériorité de l'aurignacien (culture des premiers hommes modernes européens) sur les cultures régionales néandertaliennes est également remise en cause. Les nouvelles datations disponibles pour cette période en Europe et au Proche-Orient montrent que les premières apparitions de l'aurignacien sont datées d'environ 36 500 ans et non de 40 000 comme il a été soutenu dans le passé.
Si les productions symboliques étaient la conséquence directe d'une mutation biologique, liée à l'apparition d'une nouvelle espèce, ces comportements symboliques devraient apparaître rapidement dans la culture matérielle de nos ancêtres et être synchrones avec le phénomène de spéciation. Or nous observons au contraire que les premières traditions figuratives connues, celles de l'aurignacien en Europe (grotte Chauvet, grande grotte d'Arcy, plaquettes peintes de Fumane en Italie, figurines humaines et animales de l'aurignacien allemand) ou les plaquettes peintes de figures animales du site Apollo-11 (Namibie), apparaissent presque au même moment (respectivement - 33 000 et - 28 000 ans) et très tardivement par rapport à la date admise pour l'origine africaine de notre espèce (- 200 000 ans). Si donc aucune représentation figurative crédible n'a été trouvée dans des sites néandertaliens, des populations biologiquement modernes n'ont apparemment pas ressenti le besoin de produire de telles figurations pendant cent cinquante mille ans au moins de leur histoire.
L'archéologie nous montre donc que durant la même période, tant en Europe qu'en Afrique, des innovations culturelles majeures ont vu le jour. Dans certains cas, ces innovations ont pris la forme d'une complexification graduelle de comportements préexistants, dans d'autres, ce furent des expérimentations soudaines de comportements nouveaux ; dans certains cas, les innovations ont disparu, probablement avec les populations qui les ont créées, dans d'autres, elles se sont répandues. Certaines feront tâche d'huile dans les trois régions examinées (Europe, Proche-Orient et Afrique). Par ailleurs, ce processus « en peau de léopard » ne se termine pas à 40 000 ans, date du prétendu big bang du paléolithique supérieur mais semble décrire de façon appropriée les processus d'invention ou de diffusion des innovations qui se poursuivront pendant encore quelques dizaines de milliers d'années dans plusieurs zones de la planète.
Source : - http://www.scienceshumaines.com/-0ales-multiples-origines-des-cultures-modernes-0a_fr_11640.html
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